§ Claude Debussy · orchestration Maurice Ravel — 1922
Sarabande
et Danse.
Orchestration — d'après Debussy (1922), édition révisée 2026
Nouvelle édition révisée réalisée sous la direction éditoriale de François Dru, à partir du manuscrit orchestral et de la correspondance de Ravel avec l'éditeur Jean Jobert, conservés à l'Université Yale.
Création
18 mars 1923 — Salle Gaveau, Paris
Concerts Lamoureux, direction Paul Paray
Direction éditoriale
François Dru
Sources
Manuscrit orchestral (Sarabande : novembre 1922 · Danse : décembre 1922) et lettres de Ravel à Jean Jobert, 1922-1928 — Frederick R. Koch Collection, Yale University — première gravure Jobert (1923)
Direction éditoriale
Édition révisée sous la direction de François Dru.
Comité de lecture
Bibliothécaire
Courtney Cohen
Direction
Pierre Dumoussaud
Compositeur
Anthony Girard
Note éditoriale
L'orchestration de la Sarabande et Danse (1922) : le Tombeau de Debussy
Par François Dru — directeur éditorial de la Ravel Edition
Malgré la cabale journalistique de 1907 autour des Histoires naturelles, et l'empressement de certains musicographes partisans à tenter de dresser Ravel contre Debussy, à ériger le cadet en un naïf épigone ou, à l'opposé, tel un dangereux rebelle s'opposant à son aîné, les deux grands représentants de l'école française avaient pu échanger leur admiration respective dès 19011. Ravel ne cessa de clamer son profond amour de L'Après-midi d'un faune, qui aurait dû accompagner son propre cortège funèbre. Debussy, celui à « l'humeur difficile » ou à « l'engueulade amicale » selon Ricardo Viñes, s'il put quelquefois grogner vertement contre l'Apache Ravel, une nouvelle fois en 1913, avec les doubles de Soupir et Placet futile, encourageait son jeune confrère avec conviction. De la découverte et de la pratique du répertoire pianistique2, du choc reçu par la révélation de Pelléas, des commandes de travaux de réduction des œuvres orchestrales — Nocturnes et Prélude à l'après-midi d'un faune —, et de la dédicace en exergue de la Sonate pour violon et violoncelle3, Ravel savait ce qu'il devait à Debussy et l'affichait sans restriction4.
Le contexte de l'orchestration de la Sarabande et de la Danse de 1922 échapperait presque à l'historiographie. Si nous connaissons le donneur d'ordre du grand travail de mise en couleur de la même année, en ce qui concerne les Tableaux d'une exposition, nous ne savons toujours pas à cette date qui lança l'idée posthume d'un autre Debussy à l'orchestre. Venue de Paul Paray, le futur chef créateur ? Fort heureusement, avec le manuscrit orchestral conservé, figure une liasse de correspondance entre Jean Jobert et Maurice Ravel — uniquement en ce sens —, l'éditeur parisien ayant eu la lumineuse idée de conserver les onze lettres et carte échangées, de 1922 à 1928, au sujet de cette œuvre5. La toute jeune maison « Jean Jobert Fromont », « 44 rue du Colisée Paris 8e », qui publiait aussi les compositions de Paul Paray, avait été créée en 1921, et son directeur avait acquis en 1922 le fonds Fromont et son catalogue d'œuvres de Debussy6.
Le premier courrier échangé permet d'émettre l'hypothèse d'une commande reçue par Ravel, qui était alors immergé dans l'orchestration des Tableaux d'une exposition. Le 8 juin, il répond à Jobert7 sur un ton formel, sans que nous connaissions la missive initiale : « Monsieur, Permettez-moi de différer de quelques jours ma réponse. Quelque soit le plaisir que j'aurais à orchestrer ces deux pièces, et singulièrement la Sarabande, je désire auparavant y être autorisé par Madame Claude Debussy. (…) ». Le 26 du même mois, Ravel retourne vers l'éditeur, le conviant à une rencontre, s'enquérant de savoir si ce dernier possède le téléphone, et lui annonce une bonne nouvelle : « Ayant l'autorisation de Madame Debussy (…) ». Le 15 octobre — libéré de l'orchestration de Moussorgsky, qui sera créée quatre jours plus tard à l'Opéra de Paris —, il précise, optimiste : « Cher Monsieur, J'espère pouvoir vous donner l'orchestration de la Sarabande et de la Danse avant la fin de ce mois. – vers le 25 – (…) ». Le calendrier escompté ne tint pas car sur les deux manuscrits séparés, rédigés à l'encre, figurent après chaque dernière mesure, suivant la signature du compositeur, les dates de complétion, à savoir : « Novembre 1922 » pour la Sarabande et « Décembre 1922 » pour la Danse.
À un mois environ de la date de la création, le 18 mars 1923, à la Salle Gaveau à Paris, par l'Orchestre Lamoureux sous la direction de Paul Paray, Ravel écrit le 8 février à Jobert :
« Cher Monsieur,
Vous recevrez les épreuves corrigées recommandées, par le même courrier. Elles m'ont donné beaucoup de mal. Ce n'est pas que le graveur n'y ait mis assez de soin. Au contraire : ce qui m'a fait perdre le plus de temps, ce sont les indications à 2, solo, unis, div., et répétées inutilement à chaque tournant de page. Cela n'aide en rien le lecteur qui peut supposer que le solo ou le à 2 commence à cette page, et cela ne peut que compliquer le tirage des parties.
Une double erreur – de ma part, d'abord, du graveur ensuite, exigera une nouvelle gravure au moins partielle de la page 23 (bassons oubliées, cors et bassons mis à la place des trompettes et cors).
Au n° [un chiffre 42 barré – avec un ajout :], je ne me souviens plus, une heureuse erreur de gravure [ajout :] – à la harpe – (sol# au lieu de sol bécarre) a attiré mon attention sur un mauvais changement d'armature. Cette armature est à reporter plus loin ; ainsi que je l'ai indiqué.
À l'avant-dernière page (n° 42), j'ai rétabli l'indication de Debussy noire = noire et ajouté poco alargando, ce qui était certainement dans l'intention de l'auteur.
Je crois que le mouvement du début [de la Danse] : noire pointée = 144, que j'ai fixé au métronome, sera enfin le bon.
Veuillez croire, cher Monsieur, à mon plus dévoué sentiment
Maurice Ravel »
Concernant l'indication métronomique de la preste danse styrienne, nous savons maintenant, par notre parcours sur le corpus ravélien, que si Ravel chiffrait une vitesse d'exécution, fait peu commun chez lui — bon nombre de ces mentions, absentes des manuscrits, ayant été ajoutées par son éditeur Durand —, c'est que le compositeur anticipait une possible erreur d'interprétation. Sur cette occurrence de la Danse, il avait initialement noté : noire pointée = 120, qui respecte donc le référentiel Allegretto de Debussy, et a donc demandé une modification — inscrite à l'encre correctrice rouge, selon sa proposition épistolaire, sur son manuscrit.
Deux semaines plus tard, le 21 février, il retourne vers Jean Jobert, possiblement en réponse à un courrier concernant une proposition de dépôt de l'orchestration à une société d'auteurs : « Cher Monsieur, Je ne vois aucune objection ; mais je doute fort que ces indications de mouvement et ces 3 ou 4 corrections soient suffisantes pour le copyright. Enfin, vous pouvez toujours essayer… Vous serez bien aimable de me faire prévenir quelques jours à l'avance pour la répétition du 158. (…) ». Quelques jours après la création, le 23 mars, Ravel écrit à Jobert en lui adressant des remerciements. En guise de post-scriptum, il annonce dans la marge : « Pour le mouvement initial de la « danse » il n'y a qu'à inscrire celui de Paray, qui m'a semblé bon9 ».
Adjoints à ce dossier de correspondance figurent des témoignages de premières locales, sous la baguette de l'auteur, qui, semble-t-il par la fréquence de sa programmation, appréciait diriger son orchestration. Le 14 avril 1924, Ravel précise : « C'est donc entendu : je dirige à Madrid, le 5 mai, « Sarabande » et « Danse ». Veuillez donc avoir l'obligeance de faire parvenir le matériel à la Sociedad Filarmónica de Madrid ; Carretas, 27 y 29. Madrid ». Le 21 février 1927 : « Sarabande et Danse ont bien marché à Lyon. J'ai découvert dans la 1re une faute qui m'avait échappé jusqu'ici : au n° 9 [harpe ; partition et partie], il manque une clef de sol à la main gauche et conséquemment une clef de fa quatre mesures plus loin. Je dois croire que les instrumentistes ont corrigé instinctivement, sans quoi il me faudrait résigner à composer une 9e Symphonie »10.
Le 22 avril 1926, Ravel annonce « (…) Ci-inclus la feuille signée (…) » sans que nous sachions le détail de ce document : un bulletin de déclaration ou une autre annexe à un contrat d'édition ? Le 5 septembre 1926, une « exotique » carte postale, adressée depuis Montfort-l'Amaury, représentant « Les pierres druidiques » de Kertugal-Saint-Quay, ne nous apprend rien, sauf d'amicales relations entre le compositeur et son autre éditeur. Il en va de même du dernier échange épistolaire conservé de ce dossier, le 27 août 1928, un courrier par lequel Ravel félicite Jobert pour la naissance d'un enfant tandis qu'il précise « (…) J'attends moi-même d'être délivré d'un « Bolero » que j'ai promis à Ida Rubinstein pour la mi-octobre ». Partition fétiche de l'orchestrateur, Sarabande et Danse furent régulièrement proposées par Ravel dans les concerts qu'il dirigeait, à l'exemple, entre autres, d'une prestation le 2 février 1926 à Copenhague ou encore lors de la triomphale tournée de 1928 aux États-Unis, en janvier avec le Boston Symphony Orchestra.
Quant à la création11, donnée dans le cadre de la saison des Concerts Lamoureux, le dimanche 18 mars 1923, Salle Gaveau, sous la direction de Paul Paray, on trouve parmi les commentaires de la presse les appréciations suivantes :
- « (…) Sarabande et Danse de Debussy, orchestrées par M. Maurice Ravel, fort bien orchestrées assurément, surtout la Danse, mais d'une façon un peu moins frappante et moins originale que je ne l'espérais (…) »12
- « (…) On attendait avec curiosité l'orchestration par M. Maurice Ravel de deux pianistiques pièces de Debussy, Sarabande et Danse. Elles sont aussi peu faites que possible pour l'orchestre. À les entendre, on ne le croirait pas ! La seconde surtout, en dépit des difficultés d'exécution que le public ne soupçonne guère, possède un éclat étonnant. Elle faillit être bissée (…) »13
- « (…) Malgré l'adresse consommée et délicieusement diverse de l'instrumentation de M. Ravel, elles ne sont pas sans pâtir, à mon gré, de ce changement de destination (…) »14
- « (…) M. Maurice Ravel, lui, a fort bien fait d'orchestrer la Sarabande de Debussy, où il a usé, avec un art exquis, de la trompette et des cors. Comme il a rendu moelleux et souple ce tissu de quintes ! La Danse a eu plus de succès encore, parce que l'orchestration est étonnamment variée, secouée de contretemps en pizzicati, mouvante, abondante en surprises, bondissant d'un groupe instrumental à l'autre d'un saut preste et décidé (…) »15
Hasard malencontreux, en dehors d'un prospectus annonçant le concert, il ne demeure aucun programme de salle de cette matinée qui aurait pu expliciter le passage posthume à l'orchestre de ces deux pièces ; ni dans la collection historique de l'Orchestre Lamoureux, ni à la BnF, pourtant dotée d'un vaste fonds sur ces années Paul Paray à la direction de cette formation parisienne si liée au nom de Ravel. Ce qui ne vient toujours pas combler notre interrogation première sur le déclencheur de cet autre projet d'orchestration en forme d'hommage aux premières amours musicales de Ravel…
Apparat critique
Notes
- « C'est Maurice Ravel qui — si ma mémoire de ce temps lointain est fidèle — révéla un bel après-midi, à la “classe Fauré”, la Suite Pour le piano de Debussy : Prélude, Sarabande, Toccata » [œuvre publiée en 1901]. Paul Dambly, Le Petit Journal, 21 mars 1923, page 4.
- Ravel a publié en 1923, chez Jobert (référence J.J. 209), sa propre édition de la Tarentelle styrienne. BnF VMH-23834.
- Créée le 6 avril 1922.
- Concernant la relation entre Ravel et Debussy, cf. François Lesure, « Ravel et Debussy », Cahiers Ravel n° 5, 1990-1992, pages 27 à 32 ; ou, du même auteur, « L'“Affaire” Debussy-Ravel », in Festschrift Friedrich Blume zum 70. Geburtstag, Bärenreiter, Kassel, 1963, pages 231-234.
- Frederick R. Koch Collection, GEN MSS 601, Box 52, Folder 1103, Yale University. Cette correspondance a été publiée en France par A. Orenstein, Maurice Ravel. Lettres, écrits, entretiens, Harmoniques, Flammarion, Paris, 1989, et par M. Cornejo, Maurice Ravel. L'Intégrale, Le Passeur Éditeur, Paris, 2018.
- Le plus ancien catalogue des Éditions Jobert conservé à la Bibliothèque nationale de France date de 1926. VM CAT-205 (1-22).
- Michel Delahaye, dans les Cahiers Ravel n° 12 (2009), page 81, évoque un courrier initial de l'éditeur en date du 7 juin.
- Certainement la date de première lecture de la nouvelle partition en vue de la première audition.
- C'est la mention noire pointée = 132 qui apparaîtra finalement sur la gravure Jobert.
- Le Progrès de Lyon, 8 février 1927, page 4 : « Maurice Ravel à Lyon. Lundi 14 février prochain, à 20h45, au Conservatoire, Maurice Ravel, l'une des plus pures gloires de la musique française, convié par Charles Strony, viendra conduire le Trigentuor instrumental lyonnais en un concert de ses œuvres. On y créera “Introduction et Allegro” pour harpe, flûte, clarinette et cordes. Et l'on entendra, pour la première fois à Lyon, “Danse” et “Sarabande” de Claude Debussy, orchestrée[s] par Maurice Ravel. Pour cette unique soirée, retenir ses places chez Béal. Toutes entrées de faveur généralement suspendues. » — « (…) Enfin Maurice Ravel vient d'occuper à son tour le pupitre de chef au cours d'une soirée où le Trigentuor exécuta ses œuvres et où Mme Chalandon chanta avec une pureté exceptionnelle Shéhérazade et Deux chants [Mélodies] hébraïques, étranges et mélancoliques. » Le Ménestrel, 18 mars 1927, page 12.
- Serge Koussevitzky s'est empressé de reprendre l'orchestration lors de ses « Concerts Koussevitzky » à l'Opéra de Paris, le 10 mai 1923, aux côtés de la première audition française de la Symphonie classique de Serge Prokofiev.
- Paul Soudais, Le Siècle, 20 mars 1923, page 1.
- Louis Vuillemin, La Lanterne, 20 mars 1923, page 3.
- Gustave Samazeuilh, La Revue mondiale, 15 avril 1923, page 92.
- Robert Dezarnaux, La Liberté, 20 mars 1923, page 2.
Partitions